Gestion du sommeil et course au large : ce que nous apprennent les marins

Damien Davenne est enseignant-chercheur à l’Université de Caen, spécialiste de la chronobiologie. C’est aussi un ancien intervenant au Pôle Finistère course au large de Port-la-Forêt, en Bretagne, une école de course au large qui forme et accompagne la crème des skippers.

A l’occasion du départ prochain du Vendée Globe, course autour du monde en solitaire et sans assistance, je reprends ici l’interview que Damien Davenne m’avait accordée pour L’Express, peu avant le départ de la Route du Rhum 2014. Le chronobiologiste nous y livre les clés d’une bonne gestion du sommeil chez les navigateurs, et quelques explications sur le phénomènes des hallucinations… Des conseils et des mises en garde utiles à terre, aussi !

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Faut-il être un « petit dormeur » pour gagner des courses au large en solitaire?

Pas nécessairement, même si peu de navigateurs professionnels sont de « gros dormeurs ». Mais quel que soit leur profil, ils ne peuvent de toute façon rien y changer. Notre besoin en sommeil est déterminé par notre génétique, c’est une composante de notre personne qu’il est impossible de modifier, tout comme notre capacité à résister à la privation de sommeil. Même pendant une course au large en solitaire, les navigateurs doivent trouver le temps de dormir pour récupérer. L’équation est simple : si on ne dort pas suffisamment, on perd en performances cognitives, et on risque alors de faire des bêtises, ou de prendre de mauvaises décisions.

Mais quand dormir, seul sur un bateau, au large?

Il faut adopter un sommeil polyphasique, qui consiste à découper ses plages de sommeil en plusieurs courtes séquences. Idéalement, ces séquences doivent se placer aux heures où on a naturellement envie de dormir, c’est-à-dire en début d’après-midi et la nuit. Typiquement, pendant les premières 24 heures d’une course au large, le navigateur ne va pas dormir du tout. Il va donc se retrouver en privation de sommeil, et c’est cet état qui va lui permettre de s’endormir plus facilement, à la demande, pour de courts temps de repos.

Y a-t-il une durée minimale de sommeil nécessaire à la récupération?

Toute absence qui plonge l’individu dans le sommeil est bénéfique. En règle générale, un navigateur en course fera plusieurs courts sommeils de 15 à 20 minutes, pour cumuler 3 à 5 heures de sommeil par jour. Mais je peux citer l’exemple de navigateurs qui sont tellement bien entraînés à la maîtrise de leur sommeil qu’ils sont capables, sur une mer régulière, de dormir uniquement dans le creux de la vague, tout en restant à la barre. Concrètement, quand le bateau descend de la vague, ils se relâchent, et s’endorment, et dès que le bateau remonte, les sensations physiques que cela entraîne les réveillent. Ce qui donne des micro-sommeils répétés de seulement 10 à 15 secondes, au mieux. Mais c’est suffisant pour récupérer, et plus efficace que de lutter contre le sommeil.

Comment repérer les signes de fatigue excessive pour ne pas se mettre en danger?

A la barre d’un bateau comme un volant de sa voiture, le mécanisme est le même: après un certain niveau de fatigue, on n’est plus capable de se rendre compte qu’on s’endort. Beaucoup de vos lecteurs ont sans doute déjà fait l’expérience de se réveiller au volant alors que les roues de la voiture commençaient à rogner sur le bord de la route… Pour éviter ces situations extrêmement dangereuses, il ne faut absolument jamais essayer de résister au sommeil. Dès qu’on commence à sentir des picotements, un inconfort, une envie de changer de position, il faut s’arrêter et dormir 10 à 20 minutes, en n’oubliant pas de programmer un réveil fort. C’est très efficace, et valable pour les navigateurs comme pour les automobilistes. C’est utile aussi dans la vie de tous les jours. A l’université de Caen, j’entraîne mes étudiants pour qu’ils apprennent à faire de courtes siestes réparatrices de 20 minutes maximum. Ils apprécient beaucoup l’exercice, qui permet de récupérer efficacement, par exemple au lendemain d’une soirée étudiante!

N’est-il pas tentant, pour les navigateurs, de se faire aider par des substances diverses, caféine, ou autre?

Seule une personne sur deux est sensible à la caféine, et son effet « coup de fouet » reste limité. Ce n’est pas d’une grande aide pour un navigateur, et d’ailleurs ils n’en consomment pas beaucoup -ça l’est en revanche pour un automobiliste qui roule de nuit, et qui n’a pas un gros déficit de sommeil. Pour les autres substances… Ce qui fascine tant le grand public dans ces courses au large, c’est la façon dont les navigateurs gèrent seuls des conditions extrêmes. Dans le monde de la voile, où les enjeux financiers sont importants, le moindre soupçon de dopage ruinerait la carrière d’un navigateur. Plus aucun sponsor n’accepterait de le suivre. Cependant, les militaires ont déjà en leur possession une molécule qui permet de mieux gérer la privation de sommeil et de rester plusieurs jours sans dormir. Elle est aussi utilisée pour soigner la narcolepsie. Un navigateur qui prendrait cette molécule pourrait traverser l’Atlantique sans dormir. Mais quel intérêt ?

 

Dangereuses hallucinations

Les pontons d’arrivée de courses au large en solitaire bruissent de récits d’hallucinations vécues par des navigateurs alors qu’ils étaient en mer, hallucinations déclenchées par une fatigue extrême. « La privation de sommeil, accompagnée d’efforts physiques importants, peut amener à un état secondaire, et entraîner ces hallucinations, explique Damien Davenne. C’est ainsi que des navigateurs se sont crus arrivés au ponton, alors qu’ils étaient en pleine mer. On peut en rire, mais quand cet état second peut vous conduire à descendre du bateau au milieu de l’océan, il y a danger. Ces hallucinations sont d’ailleurs, sans doute, la cause de disparitions en mer restées inexpliquées. »

A son arrivée victorieuse à New York, le mardi 10 mai, à l’issue de The Transat Bakerly, le navigateur François Gabart a ainsi raconté à Jacques Guyader, journaliste à Ouest France, avoir eu des hallucinations sonores à la fin de sa traversée: « J’entendais des voix sur le bateau ». Le marin charentais a remporté cette transat en solitaire dans le sens ouest-est en 8 jours, 8 heures et 54 minutes.

La première version de cet article a été publiée sur le site web de L'Express le 2 juillet 2014.

Une réflexion sur “Gestion du sommeil et course au large : ce que nous apprennent les marins

  1. Intéressante analyse, comme souvent quand il s’agit de parler du sommeil… et des marins. Une remarque sur le point évoqué autour du dopage que je trouve un peu léger (aka lil y a aussi des enjeux et des gros sous dans le foot et le cyclisme et ca n’a jamais empéché le dopage) : l’explication serait plutot à chercher du coté des effets secondaires de tout dopant (excitant vs concentration, anabolisant vs besoin de récupération, etc…) qui peut etre très néfastes pour des solitaires polyvalents, devant trouver leur rythme et etre capable de durer.

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